D’un cycle, en quelques mots

 

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France Musique diffusait il y a quelques jours la première audition de ma dernière pièce, Rursum funde, pour six musiciens. Cette œuvre referme un ensemble -un cycle ?-représentant une heure de musique, auquel je travaille depuis 2012. Il comprend The Fifth Hammer, Quilisma et Etude de transparence (qui forment mon deuxième cahier d’Etudes pour orgue), Torpeurs, une cantate en cinq mouvements pour deux voix et quatuor à cordes, et Rursum funde. Une des particularités de cet ensemble est que chacune de ces pièces est associée à un bref texte de l’époque médiévale (avec cependant une incursion plus tardive au début du XVIIe siècle). Je pourrais diviser ces textes en deux catégories : quatre sont d’ordre théorique, et cinq (ceux choisis pour Torpeurs) sont d’ordre poétique. Je les ai collectés et rapprochés pour faire apparaître une progressive « sympathie » qui puisse irriguer l’esthétique de l’ensemble, vue non comme un préalable, mais comme le résultat de la constitution de ce rassemblement. Je dois préciser immédiatement qu’il n’y a dans ce choix, contrairement à ce que j’ai lu ici ou là, nul intérêt personnel global pour le Moyen-Age, et nul lien avec le répertoire musical médiéval à proprement parler. Je tenterai d’y voir plus clair sur ce point tout à l’heure.

Des quatre textes théoriques, deux proviennent de traités de musique, un d’un traité d’optique et un autre d’un traité d’orfèvrerie. Musique : Boèce (VIe siècle) pour The Fifth Hammer, Engelbert d’Admont (fin XIIIe – début XIVe siècle) pour Quilisma. Optique : Marin Mersenne (début XVIIe siècle) pour Etude de transparence. Orfèvrerie : le Schedula diversarum artium (XIIe siècle) pour Rursum funde. Ces ouvrages témoignent chacun à leur mesure et à leur époque de la constitution progressive d’un savoir fondé sur la rationalité, pour relier la science et la sensation, le phénomène et sa cause ; pourtant, ce sont les franges de la rationalité que j’y suis allé cherché : ces moments où l’entreprise théorique qui vise à décrire le monde et le synthétiser sous forme de règles touche à ses limites, et doit s’adjoindre l’incertain, l’empirique, l’imaginaire, le fuyant.

Pour The Fifth Hammer, j’ai utilisé l’un des très nombreux récits du plus important mythe fondateur de la musique dans la tradition occidentale : celui de la forge de Pythagore. Cependant, guidé par le livre éponyme de Daniel Heller-Roazen et la thèse passionnante de François Baskevitch, j’ai jeté mon dévolu sur la version qu’en donne Boèce. S’il reprend comme les autres la trame de la découverte par Pythagore des lois numériques organisant les consonances grâce à quatre marteaux de poids proportionnés frappant une enclume, il note également qu’un cinquième marteau « étant dissonant à l’égard de tous, fut mis de côté », sans donner plus d’explications sur cet ajout énigmatique. Cette entreprise de réduction du monde à des lois mathématiques simples produit un reste : dès l’origine, ce système, miroir du cosmos, est instable, dynamique, sans qu’il soit encore possible d’en rendre compte. Engelbert, abbé d’Admont (Autriche) en vient dans son Traité de musique à une perspective proche au moment de chercher à définir l’unisson. Le texte latin, obscur, dit que le « vrai unisson » n’est nullement une « conjonction des voix », dépourvues d’ « arsis et thésis » ou d’ « intervalle », mais une « vox tremula », comparable au « son soufflé de la trompette ou du cor », et « représenté dans les livres par le neume qu’on appelle quilisma ». Ce qui devrait être la réduction du musical à sa plus simple expression s’avère pourtant impossible à atteindre. Son tremblé, phénomène transitoire instable, turbulence et mouvement ascensionnel, le quilisma symbolise la tentative de la première écriture musicale de fixer des paramètres qualitatifs du son et du mouvement qu’elle finira par rejeter dans l’ombre, au profit de l’abstraction de ses alphabets quantifiés de hauteurs et de durées.

Face à l’énigme du phénomène de transparence des « corps diaphanes », Marin Mersenne avoue son impuissance. « La même chose arrive quasi toujours lorsque nous essayons à trouver la raison primitive et originaire des Phénomènes de la nature » remarque-t-il, « d’autant que nous n’étions pas, quand l’on a posé les fondements, et que les effets ne nous mènent pas assez évidemment à la source ». La sensation se dérobe : on ne peut alors que la recevoir. Le Schedula diversarum artium, confronté à des énigmes similaires, adopte une autre voie : à défaut de tenter d’expliquer ou de mettre en ordre les phénomènes, il transmet un savoir pratique apte à les faire naître, savoir qui mêle de manière fascinante manipulations dignes d’une laboratoire de chimie et restes de pensée magique. « Rursum funde, percute et impone furno » (fondez à nouveau, battez et mettez au fourneau) : il s’agit de fixer précisément (ici pour la première fois par écrit) ces gestes quasiment rituels qui permettent la transmutation de la matière (ici, la cuisson de l’or), à défaut d’en comprendre les lois.

Je n’ai pas posé ces textes a posteriori sur un travail effectué à partir de données musicales. Ils n’en constituent pas non plus le préalable. C’est pendant le travail de recherche, de tâtonnement sur les premières idées spécifiquement sonores que le texte intervient, et à partir d’elles : si sa découverte me frappe et que je le choisis, c’est qu’il a la capacité à la fois de formuler et d’éclairer des aspects précisément techniques, artisanaux, de mon travail, et dans un même temps de les projeter sur un autre plan, en leur donnant un champ de significations plus large, expressif, symbolique ou poétique. A partir de ce choix, de cette rencontre avec le texte, celui-ci accompagne, éclaire, enrichit, précise le chemin que je suis dans la composition.

http://data.abuledu.org/URI/50caeaff

Dans Torpeurs, les textes que j’ai choisis n’ont eux pas pour but de comprendre ce qui nous entoure mais s’intéressent à dire l’expérience intérieure et ses inconnues. A travers différents visages du sommeil, ils questionnent le sujet et son impossible unité, et touchent eux aussi aux rives de la conscience rationnelle. Un fragment d’une « dream vision » de G. Chaucer, qui mêle contemplation et effroi existentiel, côtoie le rêve d’un amoureux éconduit ; une hymne ambrosienne pour les Complies (la prière du coucher) supplie d’éloigner les fantasmes nocturnes à même de détourner la conscience de la voie droite ; une femme s’adonne au délire de celui qui « versefie en dormant » tandis qu’un homme voit sa propre déchéance comme s’il se dédoublait dans l’engourdissement d’un sommeil funeste.

A la différence des quatre pièces instrumentales, le rassemblement de ces textes a été préalable (de plusieurs mois) à toute invention musicale, et ce n’est plus le sens seul dont je tire profit. J’ai choisi de travailler avec le texte à la fois comme structure pré-organisée, comme coordonnées sonores pré-formées (mélodiques, rythmiques, accentuelles), et comme véhicule d’un sens, source complexe par essence face à laquelle la composition s’apparente peut-être plus à une démarche de triple traduction tant la donnée de départ est forte, et met au défi tout un monde de systèmes musicaux « contemporains » qui condamnent souvent le texte au rôle d’intrus.

Pourquoi être allé chercher ces sources si loin dans le temps ? Si le Moyen-Age évoque pour nous aujourd’hui les rigueurs de la philosophie scholastique, le hiératisme de la statuaire gothique, ou l’expression conventionnelle de l’amour courtois, je risque d’être mal compris, ou de passer pour obscur par pur plaisir. Bien évidemment, derrière ces masques se cachent des interrogations qui me semblent directement en prise avec notre époque, tout en les exprimant d’une manière suffisamment forte et raffinée pour échapper à un contexte historique donné. Quelques parutions récentes m’ont guidé dans cette voie : je pense au Mathesis et subjectivité d’Hugues Dufourt, où l’histoire de l’élucidation des sensations et de ses rapports paradoxaux avec l’évolution des moyens de la composition est longuement abordée, et à l’éclairage et la prolongation qu’en donne Fabien Lévy en mettant notamment en perspective la naissance de l’écriture musicale et nos problèmes contemporains de la composition avec des sons ou avec des signes. Je dois ajouter également les travaux du philosophe Alain de Libera, son projet d’ « archéologie du sujet » au Moyen-Âge m’ayant aidé à mieux comprendre les enjeux de Torpeurs au moment où j’aurais été bien incapable de nommer les raisons qui m’avaient fait rassembler ces cinq textes. « L’archive n’est pas un dépôt mort, c’est une énergie fossile », affirme-t-il dans sa Leçon inaugurale au Collège de France. Je crois avoir été atteint par le rayonnement -bien peu fossile- de ce cortège d’ancêtres médiévaux aux prises avec les moires des phénomènes et de la rationalité, qui ont beaucoup à dire aux conforts et inconforts, certitudes et incertitudes, de l’invention musicale d’aujourd’hui.

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