De Franck à Grisey… via Koechlin

p01l97j4

Charles Koechlin (1867-1950)

Lu dans le Traité de l’orchestration de Charles Koechlin (Vol. IV, p.237) © Editions Max Eschig

capture-decran-2016-10-24-a-12-29-11

Cette brève mais singulière mention est incluse dans une page consacrée à la « musique à quart ou à tiers de ton », majoritairement et inévitablement rédigée au conditionnel ou au futur. (Son Traité monumental, achevé en 1943, ne sera publié qu’à titre posthume entre 1954 et 1959.) « C’est un domaine peu exploré jusqu’ici, du moins à l’orchestre » note Koechlin en ouverture. C’est le moins qu’on puisse dire… Qu’un élève de Fauré, condisciple de Ravel, s’intéresse aux capacités de fusion d’un accord issu du spectre harmonique grâce aux micro-intervalles dessine une continuité plutôt inattendue. On trouve d’ailleurs une suggestion similaire dans son Traité de l’harmonie (Tome 2, p.169), un paragraphe daté de 1925. A cette date, sa remarque est purement spéculative, car il n’a pas encore eu accès à un piano en quarts de ton: cela ne l’empêche pas de faire une longue digression sur les potentialités d’une harmonie fondée sur « l’intonation juste » dont il écrit qu’elle lui a été suggérée par une conversation avec Henri Rabaud (Directeur du Conservatoire de Paris entre 1920 et 1941). Dans le Traité de l’orchestration, Koechlin témoigne au contraire, certes brièvement, de ses essais sur l’instrument de Wichnegradsky quelques lignes avant le passage que je cite. « Extrêmement doux », « fondu » : voilà qui n’est plus du domaine de la spéculation sur la relativité des notions de consonance et de dissonance, mais relève bien du compte-rendu d’expérience.

Le plus surprenant peut-être est que Koechlin présente en premier lieu cet accord sous l’angle de ses racines historiques. Je ne connais aucunement cet accord chez Franck, mais un « franckiste » (qui connaît Debussy) tel que Charles Tournemire en fait usage (voir par exemple l’Offertoire de l' »Office de l’Assomption » dans L’Orgue Mystique, mes. 24). Quant à repérer des accords de ce type chez Debussy lui-même (voir par exemple « Canope » dans le deuxième livre des Préludes, mes. 13), c’est devenu un lieu commun d’une histoire de la musique à l’envers qui cherche à tout prix des précurseurs.

Il faudra attendre un peu plus de vingt ans pour que l’intuition du Traité de l’orchestration prenne forme et révèle ses potentialités, celle d’une relation entre modèle du spectre, micro-intervallité et capacités fusionnelles de l’harmonie. Ce n’est peut-être pas si long, mais ces quelques vingt années-ci sont les plus difficiles à enjamber d’une traite dans notre représentation du XXème siècle musical. De l’accord de Stimmung (1968) aux premiers spectres avec micro-intervalles de Grisey, l’histoire est ensuite bien connue… cependant ce bref article de Liam Cagney publié en 2015 par la Fondation Sacher vient amender -et enrichir- quelque peu ce récit fondateur de la future musique spectrale.

Plus généralement, il y a de quoi s’interroger également sur les usages du Traité de l’orchestration de Koechlin (sur sa « réception », disent les musicologues francophones, un terme bien trop empreint de passivité). Stockhausen n’en a probablement pas eu besoin pour écrire Stimmung… Mais qui a pu vraiment tirer profit à partir de la fin des années 1950 de cette masse gigantesque d’informations empiriques (plus de 3000 exemples musicaux) faisant, comme le note Michel Duchesneau, « éclater le discours théorique sous le poids des cas particuliers et des nuances innombrables », rassemblées et commentées par un homme né sous Napoléon III? Je n’ai guère que deux grains de sable à offrir face à cette vaste question: dans ce documentaire daté de 1993 on voit (sur cette vidéo à partir de 10’25) un Ligeti âgé de 70 ans travailler dans un train en s’appuyant -au sens propre- sur… un volume du Traité. Et, au détour d’une conversation, Hugues Dufourt me confiait récemment que son orchestration était le fruit « d’une lecture à l’envers du Traité de Koechlin ». Il semblerait donc y avoir un sujet. Il serait propre à nous rappeler que le pouvoir de stimulation de l’entreprise réflexive sur l’invention musicale ne se limite pas à l’édification de « systèmes » divers, mais que la circularité entre ces deux mondes adopte des voies qui restent à interroger, à dévoiler, à stimuler. Ce sera l’un des sujets de ce carnet qui s’ouvre.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :